03 Finlande – Fuck Santa!

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« I had to phone someone so I picked on you ho ho
Hey, that’s far out so you heard him too! o o
Switch on the TV we may pick him up on channel two
Look out your window I can see his light alright
If we can sparkle he may land tonight alright
Don’t tell your poppa or he’ll get us locked up in fright

There’s a starman waiting in the sky
He’d like to come and meet us
But he thinks he’d blow our minds
There’s a starman… »

Les paroles du tube de David Bowie diffusées par l’auto-radio évoquent un être extra-terrestre qui « attend dans le ciel » et dont « on peut apercevoir les lumières en regardant par la fenêtre ». Nous ne le savons pas encore alors que nous prenons la direction de la gare routière avec Maarit et Terho, mais ces paroles trouveront un écho particulier à la fin de notre journée.

Hei hei

Alors que la voiture approche du terminal de bus, l’appréhension du moment des au-revoir devient palpable. Personne n’ose initier la conversation, de peur d’en être quitte pour verser sa larmichette.

En  repensant, les retrouvailles furent brefs: seulement quelques jours, alors que nous avions passé une année avec Maarit quand nous étions petits avant de nous perdre de vue pendant plus de vingt ans. Les années ont une emprise indéniable sur le corps, mais heureusement pas sur le cœur, c’est ce que cette chaleureuse réunion nous prouve une fois de plus. Au fond de moi je ressens une grande satisfaction d’avoir promis à Maarit un jour que je viendrais lui rendre visite en Finlande et d’avoir finalement tenu parole. Une promesse qui nous vaut aujourd’hui, à ma sœur et moi, un voyage incroyable !

Après de chaleureuses embrassades, interrompues par le chauffeur du bus qui nous fait signe de nous activer, nous disons « hei hei » à Terho & Maarit qui nous remet ses délicieux piirakkas* en nous souhaitant un beau voyage. Il est temps pour nous de quitter Oulu pour nous enfoncer en Laponie, terre du Kaamos*, du Revontulet* et du Joulupukki* !

Déconvenues et reconvenues

Rovaniemi, Capitale Lapone, est une des dernières villes du nord connectées au réseau ferré finlandais. A 10km à peine au sud du tracé du Cercle Polaire Arctique, la ville constitue un fort attrait touristique du fait du village du Père Noël non loin mais aussi des nombreuses agences de tourisme qui se sont implantées ici pour exploiter le filon des aurores boréales. On en croise à chaque coin de rue proposant toutes sortes d’expéditions pour observer ces manifestations spectaculaires à pied, en raquettes, en chien de traîneau, à motoneige. La saison des aurores est globalement derrière nous puisque leur fréquence diminue logiquement avec l’arrivée du printemps et le raccourcissement des nuits, mais en voyant toutes les agences encore ouvertes on se dit que sur un coup de chance tout est encore possible !

Mes recherches sur Couchsurfing n’ont pas donné grand chose. Peu de réponses, à part un certain Ali visiblement très impliqué sur le site et avec qui j’ai un peu discuté avant notre arrivée. Malheureusement son salon est déjà squatté, il nous faut donc trouver autre chose.

C’est comme ça que nous rencontrons Lei dont l’annonce rédigée intégralement en chinois sur Airbnb nous avait un peu décontenancé la veille avant que nous ne décidions de suivre notre intuition et de réserver une chambre chez cet hôte visiblement drôle et décalé si on en croit les nombreux commentaires positifs.

Père Noël chinois

Nous sommes morts de rire lorsque nous l’apercevons suspendu à la fenêtre du premier, fiché d’un grand sourire, agitant les bras pour nous indiquer l’entrée de son appartement.

Lei, la quarantaine, nous accueille en tenue de rappeur US bling-bling: baskets Jordan Superfly, chaîne dollar en or plaqué et casquette NBA New Era. Nous qui nous étions fait une image très traditionnelle de ce docteur spécialisé en acupuncture chinoise, ça nous fait marrer de voir à quel point on s’est plantés. Bon-vivant de nature, il fait partie de ces personnes à la bonne humeur communicative et est incapable de garder son sérieux alors qu’il nous fait le tour du propriétaire, nous offrant au passage une séance de thérapie du rire, merci docteur !

Son histoire, à l’image de sa tenue, tient aussi de l’improbable: il a quitté la Chine il y a plus de 10 ans avec sa mère et sa femme pour venir ouvrir son cabinet d’acupuncture en Laponie.  Une décision qu’il n’a pas pris sur un coup de tête puisqu’il aura dû renoncer à sa nationalité chinoise pour acquérir des papiers finlandais. Aujourd’hui, lorsqu’il lui arrive de retourner en Chine, il le fait en tant que touriste après avoir, comme tout le monde, obtenu son visa.

On a du mal à imaginer ce grand gaillard qui pouffe de rire toutes les deux minutes capable de se concentrer pour planter avec minutie ses aiguilles d’acupuncture dans le corps de ses patients. Pourtant il nous assure avoir hérité du don de sa famille pour cette pratique, ce qui de fil en aiguille lui a valu de devenir le « soigneur » du Père Noël en personne ! En voyant nos airs peu convaincus, il reprend son explication pointant fièrement le doigt vers une photo dédicacée de la main de « Santa Claus » et sur laquelle on voit effectivement Lei et sa famille encercler le gros bonhomme rouge à barbe blanche. Bon ok ce type se sera probablement juste payé la fameuse séance photo avec Santa + option dédicace (ce qui a d’ailleurs du lui coûter une petite fortune) mais son histoire est tellement drôle et nourrie de détails que nous préférons croire sa version.

Il nous raconte qu’une fois son ami Santa s’est pointé en urgence au cabinet se plaignant d’un mal de dos fracassant. Constatant qu’il serait incapable d’enfiler ses bottes pour aller travailler au bureau du Père Noël ce jour-là, Lei s’était proposé au pied levé pour le remplacer:

« I’ll do it, I can speak Chinese, Russian, English, French, Finnish, Italian, Arabic… yeah after all why not? »

« But Lei, you are Chinese! Even if I’d lend you my beard and costume, children would still notice that, wouldn’t they? »

Notre hôte rit jaune de cette hypocrisie et nous explique:

« You know? Everything they sell in Santa Village nowadays is made in China, so why not Santa himself? »

Effectivement son argument est imparable et nous fait au passage exploser de rire !

« Everybody who comes here only cares about Santa. Santa here, Santa there… But you know? Fuck Santa! »

Kp Index 5

Dehors les rues sont quasiment désertes. Malgré les illuminations de Noël, on ne peut pas dire que le centre-ville respire la joie de vivre. Des stickers sur les vitrines déclinant toute la panoplie de Noël aux noms d’hôtels farfelus, tout nous rappelle que nous sommes bien en Laponie, Terre sainte de Santa Claus. Pourtant, on a bien du mal à ressentir l’authenticité des lieux. Rovaniemi est essentiellement une ville de transit. Fonctionnelle et développée elle abrite toutes les infrastructures – grandes chaînes d’hôtels, restaurants aux cuisines internationales, agences de voyages – nécessaires à la satisfaction des touristes qui débarquent chaque jour de son petit aéroport pour s’offrir le combo « visite au Père Noël + balade en chien de traîneau + safari aux aurores boréales » avant de repartir aussitôt, persuadés d’avoir vécu une expérience des plus authentiques.

L’ironie, les finlandais le savent parfaitement, c’est que selon la légende Lapone, le Père Noël ne réside pas ici mais sur la Montagne de l’oreille, Korvatunturi, au cœur du Parc National Urho Kekkonen à près de 300km au nord-est de Rovaniemi. L’endroit est certes moins accessible puisqu’il s’agit d’une région sauvage, véritable terrain de jeu pour amoureux de la nature et randonneurs. Il aura sans doute été plus simple pour l’office de tourisme finlandais de demander à Joulupukki de gentiment plier bagage pour venir s’installer près de Rovaniemi.

Notre arrivée ici marque l’avant dernière étape pour Naomi qui doit déjà retourner vers Helsinki demain pour prendre son vol retour. Symboliquement nous avons choisi de franchir ensemble le Cercle Polaire Arctique le lendemain pour finir en beauté. C’est la première fois que nous voyageons tous les deux et notre duo fonctionne plutôt bien ! J’aimerais vraiment lui offrir la cerise sur le gâteau avec un joli bouquet d’aurores boréales, mais ce soir le ciel est résolument couvert. C’est tout juste si nous distinguons l’autre rive du Kemijoki derrière l’épais brouillard. Nous n’y connaissons pas grand chose en aurores boréales mais ça nous paraît compromis pour ce soir, tant pis !

Stinky2

De retour au cabinet d’acupuncture pour un dîner sur le pouce, Lei déboule dans la cuisine survolté par l’annonce qu’il tient à nous faire: d’après les dernières prévisions de l’observatoire des aurores polaires, l’indice Kp qui mesure (sur une échelle de 1 à 9) la probabilité d’apparition d’aurores boréales dans le ciel est de 5 ce soir. Généralement ce phénomène est observable en Laponie à partir de 3 Kp, rien n’est certain à 100%, mais avec le vent qui se lève le ciel risque d’être suffisamment dégagé pour que les conditions parfaites soient réunies. Histoire d’en avoir le cœur net, Lei a prévu une petite expédition vers le lac Lehtojarvi, il reste deux places dans sa voiture si on veut, mais il faut vite nous décider…

Un court échange de regard avec ma sœur.

« On le fait ? »

« Et comment qu’on le fait ! »

« Lei we are coming with you! »

Meet the Starman

De nouveau emmitouflés dans nos combi de neige nous rejoignons Kay et Lucky, frère et sœur, chinois d’origine mais habitant Berlin pour leurs études. Ils occupent la chambre à côté de la nôtre et sont au moins autant excités que nous par l’expédition qui se prépare. Kay, visiblement très porté sur les nouvelles technologies, dégaine son smartphone pour me montrer fièrement l’appli météorologique qu’il s’est payé spécialement pour le voyage: plusieurs graphiques entrecoupés de légendes scientifiques déroulent à l’écran.

« What does it say? »

« Northern lights chances very high tonight. Index 5 is really good! »

Après quelques instants Lei se pointe avec un thermos de café et des saucisses pour le barbecue finlandais (notre 2e déjà). Tout le monde monte en voiture et nous partons vers Lehtojarvi à une trentaine de kilomètres au nord-ouest de Rovaniemi. Le point de vue est idéal car il s’agit d’un immense lac gelé à l’écart de la ville offrant une vue parfaitement dégagée sur le ciel. L’endroit s’est popularisé depuis que l’Arctic Snow Hotel niché à proximité ait eu l’idée d’y faire construire des chambres igloo à toit de verre – idéales pour observer les aurores boréales depuis son lit – qui visiblement remportent un franc succès auprès des touristes.

Ceci-dit, le site même de l’hôtel n’est pas en reste puisqu’il reçoit chaque année un collectif de sculpteurs et d’architectes qui viennent y construire un incroyable complexe de chambres à coucher, restaurant, bar et même une chapelle, le tout réalisé 100% en glace ! Normalement l’accès en est réservé aux clients de l’hôtel, mais en fin de saison plus personne ne fait attention aux allées et venues et nous nous faufilons sans problème dans l’impressionnant édifice aménagé avec des effets de lumière incrustés dans la glace. Même si ce n’est pas véritablement la raison de notre venue, nous nous amusons de cette petite visite guidée improvisée avant de continuer vers le lac.

Nous nous installons à l’orée du bois dans une hutte samie aux airs de tipi indien. N’étant que partiellement cloisonnée, on peut s’y abriter du vent tout en surveillant le ciel et les environs. J’aide Lei à faire le feu et très rapidement il nous distribue sa tournée de cafés chauds. Le ciel est complètement dégagé au point qu’on puisse distinguer les principales constellations ainsi qu’une partie de la voie lactée. Devant nous, l’immense étendue blanche du lac enneigé encerclée d’une forêt dense de conifères dont les silhouettes irrégulières se détachent sur le ciel étoilé.

Lei plaisante sur son passé de gogo-dancer, vidéo à l’appui, dans laquelle il semble esquisser un semblant de chorégraphie depuis le podium d’un club entouré de quelques curieux. Encore une fois il nous fait marcher, la vidéo a été prise dans un club chic moscovite à l’époque où il travaillait en Russie. Il porte d’ailleurs ce soir la parka militaire russe, ce qui lui vaudra que je m’adresse à lui en tant que « Camarade » pendant toute la soirée. Il nous explique que ses talents de danseurs commencent à prendre forme en général à partir du 5e verre de vodka… Zodorov’ye!

Le feu crépite chaleureusement alors que nous échangeons récits de voyage et drôles d’histoires. Nous perdrions presque de vue la raison de notre venue, si ce n’était le cri d’exultation:

« Look it is coming! »

de Lei qui nous fait signe de le suivre sur le lac en pointant du doigt la futaie derrière nous dont les cimes semblent s’auréoler d’un halo verdâtre.

L’adrénaline commence à monter et nous courons comme des fous sur le lac enneigé pour nous rapprocher de l’endroit où la vue est la plus dégagée vers le Nord. Effectivement on voit bien une lueur gris-pâle émerger de derrière les sapins, mais rien de bien dingue non plus, c’est vraiment ça une aurore boréale ? L’excitation en est presque à retomber, mais Lei n’est pas un débutant et effectivement nos doutes sont rapidement balayés lorsqu’au bout de quelques instants les faisceaux se multiplient dans le ciel et prennent une couleur vert intense.

Je ne sais pas trop pourquoi ce phénomène – tout comme d’ailleurs celui de l’arc en ciel, malgré sa plus grande fréquence – bénéficie d’un tel pouvoir d’émerveillement sur l’âme humaine. Y-aurait-il une force invisible qui, comme un cordon ombilical, nous connecterait tous à l’Essence de la vie, nous faisant apprécier le miracle de chacune de ses manifestations éphémères ? Je ne saurais trop l’expliquer, mais je le ressens une fois de plus ce soir-là. Cette force vivace qui a le pouvoir de rapprocher deux parfaits inconnus et qui en leur faisant partager la même expérience, les pousse à s’émouvoir avec la même intensité.

Les aurores boréales sont somptueuses ce soir-là et mesurant, je pense tous, la chance que nous avons de vivre cette expérience unique et rare nous nous laissons emporter par une vague d’euphorie. Seuls, au milieu du lac, nous avons cet incroyable décor rien que pour nous. Lei s’improvise DJ et nous nous mettons à danser au rythme des vagues qui ondulent dans le ciel et des airs de dance-pop les plus inavouables. Britney Spears, Madonna, Black Eyed Peas, rien ne nous décourage !

Soudain je me laisse tomber dans la poudreuse et je sourit. Je sourit en repensant au commencement de cette journée, à David Bowie et à son Starman qui nous attendait depuis le ciel.

« Si nous étincelons, il se posera peut-être ce soir. »


Piirakka: Tartelettes de seigle garnie de bouillie de riz, spécialité de la région de la Carélie.

Kaamos: De décembre à janvier, le soleil prend des vacances en Laponie et ne pointe pas le bout de son nez, laissant la place au « kaamos », à la nuit polaire.

Revontulet: Littéralement « Renard de feu », un terme qui désigne les aurores boréales en finnois.

Joulupukki: Gros personnage joufflu traditionnellement habillé de rouge et de blanc qu’on appelle aussi « Père Noël » ou « Santa Claus » chez nous.

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