02 Finlande – La Routine

SISU [N.] [Finlandais]: Persévérance, acharnement placide et obstiné, 
cœur de l'âme finlandaise.

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Alors que nous marchons, un vent léger mais malicieux serpente le long de ma nuque et me chatouille l’échine. Les grandes rues du centre ville sont quasiment désertes ce matin. Des gravillons noirs ont été semés sur les trottoirs afin qu’ils se mélangent à la neige verglacée pour offrir une meilleure adhérence aux pieds hésitants.

Maarit enseigne le français à Oulu. Elle a des classes dans différents établissements de la ville et doit donc fréquemment passer de l’un à l’autre. Elle a justement plusieurs leçons à assurer aujourd’hui, mais parvient à se libérer quelques heures pour déjeuner avec nous. La nourriture finlandaise est simple mais délicieuse. Fruits et légumes sont d’une grande fraîcheur, tout comme le poisson d’ailleurs. On trouve également une grande variété de pains, brioches et viennoiseries. Nos préférés sont sans doute les piirakkas, sortes de tartelettes de seigle garnies de bouillie de riz. Après le déjeuner, nous laissons Maarit reprendre le chemin de l’école et partons explorer les abords d’Oulu.

Saint-Tropez du nord

Les baraques autour du marché reflètent le style typique scandinave avec leurs façades en lattes de bois colorées. Nous passons devant un bâtiment administratif rose bonbon qui fait face à une maison vert pale elle même accolée à un bar karaoké bleu gris… Aucune uniformité des couleurs et c’est ce mélange justement qui donne tant de charme au centre-ville. En nous éloignant par l’ouest, nous rejoignons une succession d’îlots connectant l’embouchure du fleuve Oulujoki au Golfe de Botnie*.

Ici la forêt reprend ses droits. Par centaines, des conifères aux troncs sveltes s’érigent à plusieurs mètres au-dessus de nos têtes au point de réduire le ciel à une étroite bande bleue. Un arbre attire mon attention, au deux-tiers de sa hauteur son tronc se divise en deux parties qui s’enlacent en prenant la forme presque parfaite d’un cœur anatomique. Merveille de la nature, ou œuvre d’un troll ?

En prenant la direction de l’île de Hietasaari on aperçoit de l’autre côté du fleuve les bouches fumantes des usines de papier. Elles appartiennent à un groupe finlandais qui n’est autre que le deuxième plus gros producteur de papier au monde, implanté ici stratégiquement pour l’exploitation du bouleau qui pousse massivement dans la région.

Au bout de la route, la plage de Nallikari. L’été, nous a-t-on dit, cette plage est envahie par une horde de suédois septentrionaux pour qui Oulu est une sorte de St Tropez aux températures évidemment bien plus clémentes que celles auxquelles ils sont habitués. L’hiver en revanche, la plage, il faut l’imaginer. Revêtue d’un manteau blanc, elle ne se distingue guère d’une clairière si ce n’est par son immense étendue et des quelques roseaux dont les têtes transpercent l’épaisse couche de neige comme pour indiquer le chemin vers la mer.

Un panneau au bord du sentier côtier met en garde les touristes du risque de noyade lorsque la glace formée sur la mer commence à fondre au printemps. Autant dire que nous avançons d’un pas hésitant vers l’immense étendue blanche avant de nous rendre compte que la glace sous nos pieds est suffisamment épaisse pour nous permettre l’exploit de marcher sur la mer…

Le ciel est tapissé de nuages, mais pointe de ses doigts bleus l’horizon qui rayonne et se pare de couleurs tellement belles et uniques que je doute qu’aucune palette de grand maître ne puisse rivaliser avec ce que j’ai sous les yeux.

BOULEAU, BOULEAU, BOULEAU

Nous passons la soirée en compagnie de la famille de Maarit. Nous sommes si bien accueillis que c’est un vrai plaisir pour nous de découvrir la routine de cette nouvelle famille et à travers elle une culture différente ! On observe avec nos yeux écarquillés, on écoute avec nos oreilles grandes ouvertes et on déguste avec curiosité et plaisir.

Ces moments calmes en famille me font réaliser une chose importante: que le bonheur en voyage ne naît pas uniquement de la possibilité de nous déraciner du quotidien, de casser la routine, sinon au contraire de pouvoir en adopter une nouvelle. Comme le dit si bien Maarit, on est passé du « Métro, boulot, dodo » au « Bouleau, bouleau, bouleau ».

Les enfants ont seulement quelques années d’écart, mais ont des caractères très différents. Leevi, le plus jeune est une vraie tête brûlée, passionné de hockey sur glace et de parkour, il est le plus turbulent des trois mais démontre une grande passion dans ce qu’il entreprend. Onni, le cadet, est au contraire très posé, on ressent chez lui une forte maturité pour son âge. Lui aussi est passionné de hockey, on le sent un peu gêné d’ailleurs quand sa mère lui demande de nous montrer son impressionnante collection de médailles et trophées. Enfin Venla, l’aînée, est la plus réservée. Il lui faut plus de temps pour qu’elle se sente à l’aise avec nous. Studieuse, mais modeste, elle a du mal à nous croire quand nous lui confessons que son anglais, qui semble la complexer, est bien meilleur qu’une majorité d’adultes en France.

Les discussions que nous avons à table sont intéressantes et nous permettent de davantage nous familiariser avec la culture finlandaise. Entre deux anecdotes, nous discutons de cette grande timidité qui, on l’a souvent entendu, serait ce qui caractérise le plus le peuple finlandais.

La réalité est en fait un peu différente.

Il faut savoir par exemple que, contrairement à chez nous où un long silence lors d’une conversation peut être perçu comme une situation gênante, en Finlande c’est une chose totalement normale et acceptée. Inutile donc de remplir les blancs en orientant la conversation sur la pluie et le beau temps. Montrez-vous directs, dites les choses comme elles vous viennent en tête et si rien ne vous vient ne vous sentez pas gênés de rester silencieux pendant un moment. On a parfois l’impression de devoir tirer les vers du nez ou que la confiance s’acquiert difficilement mais la contrepartie est à la hauteur car les finlandais ont un cœur authentique et pensent profondément ce qu’ils disent. Dans ce pays « Allons boire une bière un de ces quatre ! » signifie réellement que vous allez contacter la personne prochainement pour lui proposer un verre et elle s’attendra à votre appel.

On apprendra aussi un peu plus tard dans notre voyage l’existence du mot « reviiri » qui désigne littéralement le « territoire » (d’un animal) mais aussi l’importance pour un finlandais d’avoir sa bulle de tranquillité, son espace personnel, ce qui peut expliquer certaines différences culturelles ici.

Ce besoin d’espace personnel, vierge de toute intrusion, donne lieu, dans la vie quotidienne, à certaines situations plutôt amusantes dont l’illustratrice Karoliina Korhonen s’inspire dans sa série de dessins humoristiques intitulée « Finnish Nightmares » dans lesquels le personnage principal Matti vit des expériences particulièrement stressantes, ayant toujours un rapport en arrière-plan à la culture finlandaise… voici quelques-uns de ces dessins :

Le bus est « plein ».

Vous arrivez au cinéma à la dernière minute et le seul siège de libre est au milieu de la rangée.

Quelqu’un envahit votre espace personnel alors que vous attendez le bus.

On pense souvent que cet inconfort des finlandais à déranger quelqu’un ou à être dérangé est l’expression d’une timidité exacerbée, alors qu’il faut en fait plutôt y voir la marque d’une bonne éducation dont le respect, la politesse et l’humilité sont des principes clés.

En parlant d’éducation, le système scolaire finlandais est d’ailleurs bluffant ! Nous avons l’impression, ma sœur et moi,  d’avoir été éduqués au Moyen-Âge quand Maarit nous explique comment l’école fonctionne ici.

Par exemple la clé de la réussite de l’éducation nationale a d’abord été de réduire la proportion de devoirs à faire à la maison. Dès leur plus jeune âge, les enfants sont responsabilisés et prennent eux-même les décisions importantes relatives à leur scolarité. Le programme scolaire est globalement plus souple ce qui leur permet de consacrer plus de temps aux activités qu’ils aiment en dehors de l’école et ainsi parfois de susciter une vocation.

En plus des cours « classiques » les enfants apprennent aussi à cuisiner, coudre, construire de petits meubles et il arrive par exemple que des tâches domestiques comme vider le lave-vaisselle fassent partie des devoirs maison évalués par les professeurs. Arrivés à l’adolescence ils sont globalement déjà très responsables et maîtrisent de nombreux savoirs-faire alors qu’il est fréquent chez nous de ne savoir guère plus que comment cuire un œuf au moment où nous quittons le cocon familial…

L’apprentissage d’un mode de vie

Après dîner, nous nous retrouvons tous sur le perron avec tenues de neige et lampes de poche pour une activité typiquement finlandaise: « paistaa makkaraa nuotiolla ». En d’autres termes on va faire griller des saucisses au feu de bois au milieu de la forêt. Je n’avais pas eu l’occasion de refaire ça depuis mes années scouts, ici c’est quelque chose de tout à fait banal, comme on se ferait un sauna.

Terho et ses deux fils s’activent autour du feu, qui est allumé en un rien de temps malgré l’humidité. Alors que j’étais scout on apprenait à allumer un feu par temps de pluie avec seulement une poignée d’allumettes, ce qui n’est pas donné à tout le monde ! En Finlande, on sent que le rapport à la nature et à la débrouille dans la nature fait partie des premières leçons transmises aux enfants. Ils apprennent comment puiser leurs ressources dans la nature, mais aussi comment la préserver et là encore, ils prennent une longueur d’avance. La nuit est magnifique, nous restons là un bon moment à discuter sous les étoiles, bercés par la danse frénétique des flammes dans l’âtre.

Finalement nous nous sentons si bien avec la famille de Maarit que nous décidons de rester quelques jours de plus.

Le lendemain une autre activité nous attend, Maarit nous emmène dans une ancienne carrière inondée où une piscine a été creusée dans la glace. Les finlandais les plus vaillant viennent y piquer une tête l’hiver pour se revigorer. A chaque passage ils notent sur un registre leur nom et le nombre de baignades effectuées pendant la saison. Certains noms en ont inscrit plus de 60, ces gens sont fous !

Naomi inscrit nos deux noms suivis d’un petit « 1 » tout penaud à côté des autres chiffres, mais qui reste pour nous l’empreinte d’un défi assez exceptionnel. Petits nous nous baignions dans la Mer du Nord qui n’était déjà pas bien chaude, mais ici l’eau doit friser les 0°C étant même glacée par endroits. Ma sœur se lance la première avec courage (et insouciance ?) on a tout juste le temps de tourner la tête qu’elle est déjà dans l’eau à barboter en lançant des « ça picote ! ». Elle a toujours été une fonceuse, une casse-cou, une peur de rien et depuis qu’on est gosses je l’admire pour ça, ayant moi-même plutôt pour habitude de peser le pour et le contre et d’avancer avec prudence…

Alors qu’elle sort de l’eau, je réalise que c’est mon tour et qu’il n’est plus question de se dégonfler. Prenant exemple sur ma sœur, je ne pense à rien et plonge dans l’eau glacée. Les premières brasses sont faciles, anesthésié par l’euphorie de l’exploit je ne ressens que très peu l’effet du froid. Ce n’est qu’une fois arrivé au bout du bassin que je me rend compte à quel point mes doigts commencent à s’engourdir et que la sensation de brûlure s’installe sous la peau, mais Maarit est là pour nous encourager et ça nous fait tellement plaisir d’avoir, le temps de quelques secondes, réussi à dompter le « sisu » finlandais. Nous méritons notre place au sauna.

« I’m so proud of you guys! »

Merci Maarit ! Merci pour tout !


*Golfe de Botnie:  Portion de la Mer Baltique qui sépare la Suède de la Finlande.

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