06 Inde – Hanumân

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"Tout voyage comporte une destination secrète dont le voyageur lui-même 
n'a pas connaissance."
- MARTIN BUBER

FAUX DÉPART

Écrasé par la fatigue, mon corps se tortille dans les virages tel un pantin désarticulé. Une secousse un peu plus forte interrompt ma sieste.

« Tiens cette intersection me dit quelque chose, j’ai rêvé ou quoi ? Le terrain vague, les gosses qui jouent au cricket… non j’en suis certain on est déjà passé par ici ! »

En effet ! Chose que nous ignorions, il arrive souvent en Inde qu’après que le bus ai quitté son terminal il fasse plusieurs fois le tour de la ville à la recherche de passagers supplémentaires afin de rentabiliser le voyage au maximum. Au fil des arrêts le bus parti quasiment vide se remplit. D’abord les places assises, puis les couchettes sous plafond, enfin les derniers arrivés s’entassent debout dans l’allée centrale jusqu’à trop plein. C’est aussi ça l’Inde, une des plus fortes densités de population au monde avec près de 450 habitants au km² (contre 120 en France). Voyager en Inde c’est embrasser la promiscuité. Emprunter ses transports, sillonner ses villes, c’est défier la claustrophobie, l’agoraphobie et l’ochlophobie toutes en même temps. Un voyage thérapeutique, le feu par le feu.

Aujourd’hui est une journée particulièrement chaude. La vitre entrebâillée laisse filer un vent tiède qui me chatouille le visage. Au fil des rues il mêle subtilement les parfums d’épices et de cuisine à la puanteur des déchets séchés par le soleil à même la rue.

Eko, sourcils froncés, est on ne peut plus concentré sur son roman. J’essaie de voler quelques lignes par dessus son épaule pour passer le temps, mais finis par renoncer. Je ne comprends pas un traître mot d’indonésien, sa langue natale.

Le long d’une route bordée d’eucalyptus, j’observe longuement une femme qui utilise la chaleur du soleil réfléchie par une grosse plaque de métal pour y faire sécher d’énormes bouses aplaties en briques. Elle les empile ensuite sur sa tête par dizaines avant de les ramener auprès d’un muret en construction. Je suis impressionné à vrai dire par ce genre de scènes qui, dans mon esprit occidental, renvoient à des pratiques appartenant à un autre âge. Pourtant ici rien de plus normal. Il faut dire qu’en voyageant il arrive souvent que la réalité qui nous saisit ne soit pas en phase avec nos a prioris et nos croyances. Ces petits électrochocs sont alors parfois déstabilisants, parfois amusants, parfois agaçants. Ils représentent autant d’opportunités pour le voyageur de retirer ses œillères et de voir le monde pour ce qu’il est, de l’écouter et de le comprendre sans plus ressentir le besoin de le juger.

Après plusieurs heures de piste, les pneus caressent enfin l’asphalte et notre bus file à vive allure sur l’autoroute. Nous nous faisons de temps en temps dépasser par un de ces gros camions TATA chamarrés aux cargaisons complètement disproportionnées. Les fresques et inscriptions dessinées à la main sur la carrosserie font penser à des peintures de guerre, mythifiant ces furieuses machines avaleuses de route auxquelles les chauffeurs semblent vouer un véritable culte de la personnalité. Il y a quelque chose de très Mad Maxien dans tout cela.

Nous avançons pendant de longues heures, sur une route balayée par des vents sablonneux dans une symphonie retentissante de klaxons se déclinant sur toute une gamme d’octaves. L’Inde aime le bruit ! Le bruit y est musique ! Le bruit… y insuffle la vie ! Au-devant le soleil entame sa descente plongeante sous la ligne d’horizon.

Notre bus fait halte sur la route de Jaipur

Il fait nuit noire lorsque notre chauffeur impose une halte devant l’une de ces grandes cantines d’autoroute qui, il y a quelques années, ponctuaient déjà mes itinérances en bus à travers la Chine. Alors que tout le monde s’attable, un papy toqué au visage jovial, barré d’une élégante moustache sert des chaïs à qui en veut. Je profite de la bonne humeur générale pour me mettre à la recherche d’un téléphone afin de passer un appel et nous dégoter un toit pour la nuit. Un Indien accoudé à une table derrière nous, veste en cuir, la trentaine, hésite un peu puis fini par me rendre ce service. Cinq minutes plus tard nous voila avec l’assurance de trouver un dortoir à notre arrivée à Jaipur, le convoi peut reprendre la route.

RETOUR A LA CIVILISATION

Nous nous réveillons le lendemain dans une auberge pour backpackers à Ganpati Plaza. Le Moustache Hostel, dont le nom fait référence à un certain Salvador Dali, est tenu par Alice et Vinod. Vinod est gérant de l’intendance. Son large sourire ne le quitte jamais et son sens de l’humour piquant lui permet de détendre l’atmosphère en cuisine lorsqu’il y a un peu trop d’huile sur le feu. Alice a les traits durs et le sourire timide, mais derrière cette petite femme d’une cinquantaine d’années se cache une personnalité aussi chaleureuse qu’intéressante. Habillée d’un saree* et parée de bijoux à l’indienne, si ce n’était pour sa peau un peu plus claire on la prendrait presque pour une locale. En réalité elle est portugaise. Arrivée en Inde pour la première fois il y a plus de 20 ans, son expérience de voyageuse est longue comme le bras ! Avec Vinod elle a fondé une ONG financée par les activités de l’auberge et visant à améliorer le quotidien des populations défavorisés de Jaipur en leur apprenant la musique, l’anglais ou en leur permettant de participer à diverses activités.

Jaipur est une ville moderne, agréable et spacieuse. Grandes avenues rectilignes, centres commerciaux, feux de circulation et (chose rare en Inde) passages piétons. La capitale rajasthanaise a décidément tout d’une grande métropole occidentale. Nous savons qu’il ne faudra pas trop compter sur cette étape pour se sentir dépaysés, mais nous profitons tout de même du confort offert par cet environnement pour explorer un maximum la ville.

A proximité du Nehru Bazaar un mendiant hèle les passants en un beuglement incompréhensible. A notre passage le joyeux drille se fiche d’un sourire tirant d’une oreille sur l’autre. Le long de l’avenue menant au Hawa Mahal de hautes façades rosées sont percées de dizaines de fenêtres de toutes les tailles. Elles sont ornées de myriades de petites pièces de faïence, de bas-reliefs et d’arabesques, un vrai régal pour l’œil ! Aux pieds de chaque construction de longues arcades abritent les stands numérotés du bazar qui vomit ses marchandises précieuses jusque sur le trottoir. Je profite de traverser ce quartier si photogénique pour prendre quelques clichés et m’imprégner des scènes de rue pendant qu’Eko butine d’une boutique à l’autre.

Au coin d’une ruelle une partie de cricket bat son plein, des gosses s’agitent dans tous les sens et hurlent de joie chaque fois qu’ils parviennent à placer une bonne frappe. A proximité un boutiquier, l’oreille vissée au transistor, ne leur porte guère attention.

Devant le Palais des vents je fais la connaissance d’Anit, il travaille chaque jour dans une petite boutique à souvenirs du bazar. On devine qu’être au contact des touristes tous les jours lui a permis de développer un certain bagou. Il me confie que son job ne lui plait pas vraiment, mais que cela fait bien trois ans qu’il travaille ici afin de financer ses études en ingénierie informatique, son rêve de gosse. Je le quitte en l’implorant de ne jamais laisser tomber son rêve. Les rêves ne sont pas de simples désirs, ils sont des cadeaux envoyés par la Providence. Ce sont eux qui nous choisissent et nous façonnent en nous exhortant à vivre une vie accomplie.

LE DIEU-SINGE

Le lendemain c’est non sans un pincement au cœur que je fais mes adieux à mon acolyte Eko. On ne se sera pas quittés depuis notre rencontre lors du Holī. Notre voyage s’étale sur une poignée de jours et quelques centaines de kilomètres parcourus ensemble, mais ô combien de situations improbables et de bons moments imprégnés dans nos têtes. La malchance l’aura fait aller de mésaventure en mésaventure, mais le vent tourne et il est temps pour lui de retourner vers Agra pour prendre sa revanche sur le Taj Mahal. Quant à moi, j’ai encore quelques heures ici à Jaipur avant de m’enfoncer davantage dans les viscères du Rajasthan.

Je décide de me rendre au Galtaji en bordure de la ville. Il s’agit d’un temple ancien abritant une colonie de macaques rhésus. J’ai vu ces petites créatures malicieuses me gratifier de leurs sourires moqueurs, la veille, depuis les toits du bazar. Puisqu’elles semblaient peu disposées à venir me saluer, c’est donc à moi d’aller vers elles !

Le rickshaw vrombit et me dépose sous une grande arche au pied d’une colline parsemée de petits édifices bétonnés. Je n’ai pas le temps de faire plus de trois pas qu’un jeune garçon m’interpelle. Un tilaka** orange orne le bas de son front et je remarque une plaie sanguinolente sous son menton (morsure de singe ?). Son nom est Raju, enfin ses amis l’appellent Hanumân comme le dieu-singe. J’étais préparé à tout sauf peut-être effectivement à rencontrer un dieu vivant ! De sa voix enrayée il m’explique que c’est lui qui s’occupe  des singes qui vivent ici et qu’il gagne sa vie en servant de guide pour les touristes. D’après lui je risque ma peau en montant tout seul, car les singes peuvent se montrer agressifs avec les humains qu’ils ne connaissent pas, mais heureusement lui se propose pour être mon garde du corps. Je décline poliment son offre et fait claquer mes talons, mais le voilà qui revient à la charge. Ça sent l’attrape touriste à plein nez soit, mais je fini par céder, trop curieux de mettre ce dieu-singe à l’épreuve de ce qu’il prétend être.

Après une courte grimpette nous nous postons dans une petite cour derrière le temple. Quelques gamins déguenillés guettent la scène depuis le haut d’un mur, l’air intrigués. Raju me tend un sachet de cacahuètes tout en lâchant une série de couinements gutturaux.

« Auuw, auuw, auuuw, auw ! »

Je manque de m’esclaffer avant de me rendre compte que j’ai peut-être sous-estimé mon dieu-singe, car voilà que tout à coup les petites créatures surgissent par dessus le mur. J’ai tout juste le temps de me retourner que je me retrouve, tel le vieux pirate, affublé d’un compagnon sur l’épaule droite. S’ensuit une session de distribution de sa dose quotidienne d’arachide à la goulue colonie de macaques qui nous encercle. Certains usent d’acrobaties pour attirer mon attention et obtenir leur récompense. Pendant ce temps un bébé, visiblement plus pragmatique que les autres, profite que je sois distrait pour se lancer à l’assaut de ma cuisse et capturer le sachet de cacahuètes laissé dans ma poche. Il s’enfuit en couinant, fier de son larcin. Un dieu-singe qui me soutire quelques roupies, un singe qui me déleste des précieuses cacahuètes, me voilà doublement pigeon au royaume des macaques.


*Saree: Vêtement féminin constitué d’une longue pièce d’étoffe drapée porté traditionnellement en Inde et dans d’autres pays d’Asie du sud.

**Tilaka: Le tilak ou tilaka est une marque d’affiliation religieuse portée sur le front par la plupart des hindous.

Voyage en bus avec Eko mon acolyte.jaipur-bJaipur Cité Rosejaipur-djaipur-ajaipur-cGaltajiGaltajijaipur-ejaipur-fVue sur Jaipur depuis le temple des singes.Raju

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2 réflexions sur “06 Inde – Hanumân

  1. Haha j’ai adoré lire ce passage !
    Perso, j’ai trouvé ce lieu plutôt agréable, nous avons aussi été « obligée » de suivre un guide au début, mais nous avons demandé à finir la visite seuls …
    ce qui est beaucoup plus agréable !
    D’autant plus qu’il n’y avait pas un chat ! Pas un touriste !

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