05 Inde – Splendeurs d’Agra

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"Un esprit qui s'est élargi par une expérience nouvelle 
ne revient jamais à sa dimension originelle" 
- OLIVER WENDELL HOLMES

PROMESSE MATINALE

Le buzzer du réveil m’extrait instantanément du monde des rêves. Il est 4h du matin. La bouche pâteuse, les pieds qui disent « non », mes yeux écarquillés se posent nonchalamment sur la structure de bambou qui accueille le sommier du lit superposé. L’exercice est rude, mais je dois canaliser toute la volonté que je peux trouver pour m’extirper de la chaleur des couvertures, car ce matin j’ai un rendez-vous à ne pas manquer ! Nous nous sommes tous promis la veille avant de nous coucher de renoncer à quelques heures de sommeil pour aller observer le lever du jour sur l’esplanade du Taj Mahal.

Je ne suis visiblement pas le seul à galérer pour respecter ma promesse, mais avec un peu de volonté on arrive à tout ! Après quelques minutes, nous nous retrouvons tous les 5 dans la petite cour intérieure de l’auberge. A l’extérieur, la nuit arrive bientôt à son terme et déjà on devine les premières couleurs du jour, impatient de prendre son tour.

Nous accédons à l’enceinte du Taj par la porte Est grâce à un rickshaw matinal qui accepte de nous y conduire. Le soleil n’est pas encore levé, mais c’est déjà l’effervescence à l’intérieur ! Au pas de course, des familles entières, des groupes d’amis, des touristes 2.0 appareils photos et objectifs aux poings, tous accourent vers le stand de billetterie à l’intérieur d’un petit bâtiment devant nous. Il faut dire que le moment est critique: le lever du jour est un moment magique pour visiter le Taj, tout le monde le sait et l’afflux de visiteurs à cette heure est un des plus forts de la journée. Le but est donc de rentrer le plus tôt possible, idéalement avant tout le monde afin d’avoir (presque) droit à son tête à tête avec le « Palais de la couronne ».

Dans la file ça joue des coudes, ça s’énerve, les indiens de la file « visiteurs locaux » tentent un débordement sur la file « visiteurs étrangers », très vite la défense s’organise entre touristes, j’ai l’impression de me retrouver entre deux hordes de hooligans portant malgré moi les couleurs de l’une des deux équipes. Pour la leçon de civilité il faudra repasser…

Eko ce petit malin a réussi à mettre la main sur un ticket « local visitor » qui a l’avantage d’être bien moins cher et plus rapide à obtenir. Je croise Tina et Kathi tous sourires d’avoir enfin obtenues leurs billets elles aussi, Manu quant à lui nous attend déjà devant le Taj. Je suis à la bourre ! Lorsque je ressors les filles sont déjà en négo avec un cycle rickshaw (la version non motorisée du rickshaw classique) pour arriver encore plus vite devant l’entrée (il reste encore un petit kilomètre à parcourir). J’analyse l’engin constitué d’un vélo usé attaché à une petite cabine sur roues: tout juste la place pour 2 passagers, nous sommes 4, mais il n’y a pas mieux. Pauvre chauffeur. Eko et moi nous tenons à l’extérieur de la cabine sur des petits marchepieds. J’ai toujours rêvé de faire ça sur un camion poubelle lancé à pleine vitesse, mais en l’occurrence on ne doit pas faire bien plus que des pointes à 5km/h sans pouvoir trop se pencher en arrière, sinon c’est la culbute… Bon, quand même c’est pas mal !

Mauvaise nouvelle à l’entrée: le contrôle systématique des papiers ne permet finalement pas à notre ami Eko de se faire passer pour un Indien. Agacé, il rentre à l’auberge se recoucher. Bien tenté, mais dommage car il manquera du coup le lever du jour.

LE PALAIS DE LA COURONNE

Sous l’arche de grès rouge, commence une longue allée faite d’énormes pavés gris, bordée de colonnes d’arbustes taillés au carré. Tout au bout une petite place sur laquelle les tour opérateurs s’attèlent à rassembler des groupes de touristes pour les visites guidées. Je traverse une deuxième arche, parmi un océan de saris colorés,  de crânes dégarnis, de bobs démodés surmontés de perches à selfies. L’armée touristique est en marche !

Taj

Soudain mes yeux se fixent au-dessus de cette marée humaine. Au loin, comme la vision d’un oasis dans le désert, les contours de l’immense palais se dessinent. Le marbre blanc tranche avec tellement de force par rapport au reste du paysage que cette structure a quelque chose d’irréel, elle semble presque fantomatique. Je suis tellement impressionné par ce que je vois que je ne me rends pas compte que ma mâchoire est en train de traîner sur le sol, laissant échapper un généreux filet de bave.

Le Taj Mahal est un des monuments les plus emblématiques au Monde. Rares sont ceux qui ne l’ont jamais vu se pavaner dans une revue touristique, sur une carte postale ou encore parmi les photos souvenirs des grands-parents. Mais lorsque je l’observe là devant mes yeux, j’ai l’impression d’y voir tout à fait autre chose que le monument auquel je m’attendais. Entre les miroirs d’eau renvoyant son image, les premières lueurs de soleil modifiant progressivement ses couleurs et les oiseaux qui paradent majestueusement au-dessus de l’immense dôme blanc, il flotte dans l’air comme un parfum mystique…

Ce que peu de gens savent, c’est que cet imposant monument est en fait un mausolée renfermant le secret d’une histoire d’amour au destin macabre.

Je retrouve Tina accompagnée d’un vieux monsieur sur la grande esplanade, au pied de l’un des quatre minarets. Le vent souffle et s’engouffre dans les couloirs tortueux du mausolée, avant de s’élancer à l’assaut des toitures de marbre blanc et de tutoyer le ciel.

Le vieux monsieur est un habitué des lieux et c’est avec beaucoup de gentillesse (et le charme opéré par mon amie libanaise, je n’en doute pas) qu’il se propose de nous conter les merveilles de l’histoire de l’édifice.

UN PEU D’HISTOIRE…

Tout commence en 1612, lorsque la jeune Arjumand Banu épouse le prince Kurram qui deviendra par la suite Shah Jahan, « roi du monde » (rien que ça), lorsqu’il reprendra après son père la tête de l’empire moghol d’Inde en 1627. En ces temps où les mariages sont le plus souvent arrangés afin de sécuriser des intérêts économiques ou politiques, celui de Shah Jahan avec Arjumand Banu tient de l’exploit: tous deux se sont rencontrés et sont tombés amoureux l’un de l’autre alors qu’ils n’avaient pas encore 15 ans, mais ce n’est qu’après plusieurs années de luttes familiales (alors que Shah Jahan a déjà épousé deux femmes) que les jeunes tourtereaux sont enfin autorisés à se marier (en 1612 donc si vous suivez toujours). En bon polygame, il est dit qu’au cours de sa vie Shah Jahan aura de nombreuses femmes et une lignée sans pareille, mais de toutes ses femmes, Arjumand Banu restera à jamais sa favorite. Il la rebaptise d’ailleurs « Mumtaz Mahal », littéralement « la merveille du palais » (avouez que ça a quand même plus de classe que « mon poussin d’amour »).

L’histoire prend une tournure tragique lorsqu’en 1631, alors enceinte de leur 14ème enfant (si vous faites le compte on est pas loin d’un enfant par an, quand même !), Mumtaz Mahal perd la vie des suites de l’accouchement.

Shah Jahan, inconsolable, décide alors d’édifier le plus beau tombeau pour sa bien-aimée, d’un blanc pur à l’image de leur amour: le Taj Mahal, un monument si grandiose qu’il attirera les foules du monde entier. Et il n’avait pas tort le bougre !

Il faudra en tout près de 20 années durant lesquelles 20 000 ouvriers travailleront d’arrache-pied, certains donnant jusqu’à leur vie pour voir s’achever le monument. En parallèle un autre chantier est lancé: celui du Black Taj, un mausolée identique au premier mais en marbre noir, que Shah Jahan se destine à lui-même et qu’il souhaite ériger face au Taj Mahal, sur la rive opposée de la Yamuna. Cependant ce dernier chantier ne sera jamais terminé, puisque le souverain est emprisonné au Fort d’Agra par l’un de ses fils en 1658 afin d’être écarté du pouvoir. On dit que depuis sa cellule il pouvait contempler l’oeuvre de sa vie: le Taj Mahal, sous lequel sa dépouille rejoindra finalement celle de Mumtaz Mahal après sa mort en 1666.

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Les époux Mumtaz Mahal & Shah Jahan – Source photo

Le parfum du départ

Sur la route du retour, ça se chambre, ça plaisante. On évoque les moments les plus drôles, les plus fous, les plus impensables et réalisons que nous nous sommes encore trouvés de sacrés bons amis les uns dans les autres. Dans quelques instants il faudra pourtant se dire au revoir, pas un mot là dessus, mais chacun en est conscient. Cela fait partie du jeu, le voyage ne se nourrit pas de monotonie mais de nouveautés. La force du voyageur, elle, naît dans sa capacité à apprécier et à exprimer sa gratitude face à chacune de ces éphémérités rencontrées en chemin. Car ce sont les sommes de tous ces petits moments qui constituent la beauté d’un voyage. Ne pas s’éterniser, ni tomber dans l’habitude, avoir la force de prendre chaque fois un nouvel élan, changer régulièrement le sol qui défile sous ses pieds, savoir enchaîner les bonjours et les au revoir et toujours entretenir la flamme de l’aventure, telles sont les règles du voyage.

« Bye Kathi, see you Tina, great time Manu, best of luck on the road! »

Une dernière photo de groupe et les voilà qui disparaissent derrière un muret de briques rouges à bord de leur rickshaw, direction Delhi.

De mon côté j’ai prévu de rejoindre Bundi, une ville montagneuse du Rajasthan à un peu plus de 400km au sud-ouest d’Agra, connue notamment pour être le lieu où Rudyard Kipling a écrit le Livre de la jungle, puisant son inspiration dans ce qu’il voyait autour de lui.

En demandant conseil sur l’itinéraire, j’apprend cependant que la connexion est très mauvaise via cette route et qu’il me faudrait bien au moins investir une journée de transports en bus et trains pour arriver à destination. Une journée que je ne peux pas, à ce stade là, me permettre de « perdre » sur mon voyage. J’opte donc pour une seconde option: entrer au Rajasthan par le Nord en me rendant à Jaipur, la cité rose. Eko, qui est resté avec moi, est plutôt emballé par l’idée de m’accompagner à Jaipur avant de revenir à Agra pour qu’il puisse (enfin) à son tour visiter le Taj.

La décision prise, nous voila en route pour la gare de bus en quête de notre prochain véhicule.


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