04 Inde – Kapoor & Sons

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RESFEBER [N.] [Suédois]: L’incroyable course du cœur d’un voyageur sur le point 
de s’élancer vers l’aventure. Cet instant où l’anxiété et 
l’impatience s’enlacent tendrement.

Sur le perron l’ambiance est morose. Un mélange de tristesse et de fatigue se lit dans les yeux de chacun. La nuit aura en somme été très courte pour certains, mais quelle journée que celle que nous venons de vivre !

Tout le monde s’est levé aux aurores histoire de pouvoir encore passer un peu de temps les uns avec les autres avant de reprendre la route. Chacun la sienne. Après de longues accolades, d’échanges d’informations sur l’itinéraire emprunté et la possibilité de se retrouver en chemin pour certains, j’embarque pour ma prochaine destination: Agra.

LE CLUB DES CINQ

Je prends place à l’intérieur d’une berline noire décapée par la poussière et les années. A mes côtés, Kathi, une allemande, petite brune au sourire ravageur qui voyage avec son copain Manu. Ils se sont rencontrés lors d’un précédent voyage en Inde, alors qu’elle avait réservé une location Airbnb dont lui se trouvait être le propriétaire. Le destin est formidablement imprévisible… Depuis ils parcourent les routes indiennes à deux. Enfin à trois: Tina, une amie de Kathi, rencontrée sur la route elle aussi, nous accompagne. Tina est libanaise, des boucles d’or dégringolent le long de son visage, laissant apparaître ses yeux en amande. Elle est capable d’une grande douceur, tout en faisant preuve d’un caractère bien trempé. Sur le trajet vers Agra, sa beauté orientale séduit d’ailleurs en direct un indien qui nous suit à moto. Il déploie alors toute son imagination pour attirer l’attention: acrobaties, pas de danse improvisés, sourires charmeurs, le tout en continuant de rouler… A l’intérieur de la voiture c’est l’hilarité générale, incroyable leçon de drague à l’indienne !  Enfin je ne devrais pas oublier de mentionner Eko, mon pote indonésien d’abord perdu, puis retrouvé après Holī. Il est lui aussi de la partie et comme toujours avec l’énergumène, la bonne humeur et les blagues fusent…

La route est longue et monotone. J’en profite pour faire plus ample connaissance avec mes compagnons de voyage. Nous échangeons notamment sur nos occupations professionnelles et le rythme de vie associé dans nos pays respectifs. Incroyable (ou pas tant que ça ?) un sujet nous met tous d’accord: le voyage. Ce mot est sur toutes les lèvres, il s’immisce dans chaque conversation. Outre sa nature strictement grammaticale de « nom commun », ce mot prend dans nos bouches la notion de valeur (centrale) qui définit un idéal de vie. Ne pas voyager quand on en a l’occasion c’est un peu comme faire l’école buissonnière, refuser de développer son plein potentiel, notamment cette forme d’intelligence qui nous ouvre les portes d’une meilleure compréhension du monde et de soi-même… Du coup, nous sommes tous à peu près sur la même longueur d’onde quant à ce relatif détachement que nous éprouvons face à nos carrières respectives. Notre devise pourrait se résumer à: « Accomplir sa part de travail au quotidien, donner le maximum, mais ne jamais se perdre dans des plans de carrière préétablis. Le moment venu, tout quitter pour reprendre la route et perfectionner son apprentissage du monde au travers du voyage. »

DANS LA PEAU D’UN TOURISTE A AGRA

Agra ! Nous y voilà… Des pistes sableuses s’échappent de part et d’autre de l’axe routier principal invitant le voyageur à se perdre dans les méandres de ruelles à l’indienne. A un carrefour, un arbre étrange, dépourvu de branches, façonné par la main de l’homme. Sur son sommet, des milliers de câbles enroulés étendent leurs tentacules dans toutes les directions, pour le plus grand bonheur de petits singes qui s’initient au funambulisme pour traverser d’un toit à un autre. Dans chaque ruelle, une succession de petites échoppes: barbiers, primeurs, apothicaires, marchands d’étoffes, couturiers, épiciers, bazars électroniques et bouis-bouis en tous genres.

L’étape d’Agra est pour moi l’occasion de m’adonner au tourisme afin d’en apprendre un peu plus sur l’incroyable histoire de l’Inde et des civilisations qui ont occupé/ occupent toujours son territoire.

Je marche le cœur serré en direction de l’immense muraille de grès rouge qui délimite l’enceinte du fort d’Agra. Des forts, des châteaux j’en ai déjà visité pas mal alors que je n’étais pas plus haut que trois pommes et pourtant celui-ci me paraît… spécial. Il dégage une incroyable impression de grandeur, de puissance mais derrière ses murs, ses douves et tous ses systèmes défensifs on découvre un havre de sérénité et de douceur. Complètement sous le charme de ce qui nous tombe sous les yeux à chaque coin de muraille, nous passons une bonne partie de l’après-midi à nous perdre entre coursives et jardins. Petit à petit chacun semble trouver ses marques et, de plaisanterie en plaisanterie, les liens de notre petite équipe se resserrent. Sans réel programme à l’ordre du jour, si ce n’est notre projet d’aller ausculter le Taj Mahal le lendemain matin, nous nous offrons le loisir de nous perdre dans les ruelles qui nous tendent les bras, à la recherche d’une énième merveille indienne.

Soudain, paf ! Eko a un éclair de Génie:

« Guys we’re in India no? We’re in the country of Bollywood! So let’s go to the movies! »

Une idée a priori peu inspirée que d’aller au cinéma en voyage lors d’une étape un peu creuse. On aurait plutôt tendance à aller se chercher un musée pour se cultiver un peu ou encore un énième temple, église, pagode en espérant secrètement tomber sur un moine ou un brahmane avec qui prendre LE selfie de l’année. Oui mais voilà, nous sommes en Inde ! Ici le cinéma est presque une religion dont la pratique est déjà plus que centenaire !

DO YOU SPEAK HINDI?

Arrivé au guichet nous avons le choix entre:

  1. Superman VS. Batman, blockbuster Hollywoodien IM-MAN-QUABLE
  2. Rocky Handsome, un thriller à la Taken version indienne où le personnage principal Bryan, d’un côté, joué par Liam Neeson s’appelle ici Kabir Ahlawat
  3. et Kapoor & Sons, la comédie romantique (100% pur Bollywood) du moment

« Good evening! »

« Hello Sir, can we please get 5 tickets for Kapoor & Sons? »

« Kapoor & Sons are you sure? You understand Hindi? »

« Actually no we don’t. »

« But you know the entire movie will be in Hindi language with Hindi subtitles. »

« How long does it last? »

« About two hours and a half counting intervals. »

« Ok that’s perfect for us! »

Le guichetier dont la mâchoire n’est pas loin de dégringoler dépose 5 tickets sur le comptoir, que nous nous empressons de saisir et de brandir au ciel comme si nous venions de remporter l’or après une épreuve olympique imaginaire comme le marathon Bollywoodien sans doublage ni sous-titres. Il doit penser que nous sommes au choix: fous à lier, ou que nous n’avons rien compris à ses explications car nous lui avons à plusieurs reprises soutenu vouloir persévérer dans cette entreprise loufoque malgré ses avertissements.

Nous ne sommes pas vraiment inquiets ceci-dit, le cinéma Bollywoodien répond à un certain nombre de codes assez faciles à identifier et donc à comprendre selon le contexte. Ici les films sont, comme au théâtre, découpés en plusieurs actes (avec un « interval »/une pause entre chacun, si si c’est vrai !) qui, véritables ascenseurs émotionnels, vous font passer du rire aux larmes. Tout cela sans compter les très attendus passages musicaux qui transforment instantanément le spectateur lambda en complet supporter de stade et durant lesquels se font entendre clameurs et applaudissements dans la salle (si vous êtes de la « génération Disney » vous serez certainement moins surpris par ce phénomène). Bref une véritable expérience sensorielle et culturelle, qui selon-nous, ne nécessite pas fondamentalement de parler la langue locale.

EN ROUTE VERS DEMAIN

Je laisse mes amis pour aller me perdre, seul, dans la chaleur de la nuit. A part quelques vaches noctambules et deux-trois kiosques à street food, contre lesquels les badauds viennent se coller comme des mouches, il n’y a pas grande activité ce soir-là.

Je repense à mes appréhensions avant de partir seul pour l’Inde. Notamment celle de ne rencontrer personne sur place avec qui vivre l’aventure. Cette peur de ne pas trouver le courage d’aller vers l’autre pour l’inviter à partager un bout de mon histoire. C’est la même peur qui autrefois me bloquait au point de me faire renoncer à certains voyages, car… je n’avais trouvé personne avec qui partir. Au fil des années cette peur bleue n’est plus qu’une légère appréhension qui me titille l’estomac avant chaque départ. Rien d’insurmontable, mais elle reste présente, à chaque fois.

J’aligne les foulées, calmement, le regard suspendu au dessus de l’horizon. En réfléchissant au chemin parcouru depuis mon arrivée en Inde, je pense à l’incroyable succession des connexions humaines qui rythment et enrichissent mon voyage depuis mes débuts,  réalisant à quel point mes angoisses étaient futiles. La situation est exactement l’opposé de ce que je m’étais imaginé, puisque je me retrouve à chercher la solitude alors que je voyage entouré de nouveaux amis. Je me fais la promesse de révéler le pot aux roses à qui voudra bien m’écouter à mon retour de voyage: « Si seulement ils savaient… que la peur n’est en fait qu’un vulgaire morceau de bois sur lequel des petits malins se sont amusés à coller un manteau flanqué d’un chapeau pour effrayer les moins téméraires. » Car on a toujours peur de ce qu’on ne connaît pas, mais finalement en ne franchissant jamais le cap on accepte aussi de rester dans cet état. On ferait mieux d’aller à sa rencontre, d’apprendre à connaître cette peur puis de la dompter pour finalement la transformer en expérience.

Ce soir-là je laisse mes angoisses se dissoudre dans la nuit et l’excitation du lendemain.

Agra

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