03 Inde – Bura na mano, Holī hai!

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« May God gift you all the colors of life. Colors of joy, colors of hapiness,
colors of friendship, colors of love and all other colors
you want to paint in your life. »

La route de l’ashram

La piste conduisant à la gare s’enfuit à l’arrière du rickshaw, sur notre passage dans les rues étroites un épais nuage de poussière se soulève faisant disparaître le dhoti orange-safran d’un groupe de Brahmanes derrière un voile de particules en suspension. Il faut une bonne trentaine de minutes en rickshaw collectif pour rallier Vrindavan, la ville de Krishna, depuis Mathura.

J’ai rendez-vous avec Vipul à l’ashram Padmini. L’ashram hébergera pendant les prochains jours plusieurs couchsurfeurs indiens et étrangers venus de différents coins de l’Inde pour assister au Holī. Au début l’idée de me retrouver dans cet espèce de circuit organisé avec d’autres voyageurs me tentait moyennement. Sentant peut-être mon hésitation à les rejoindre, Vipul m’a mis en relation avec plusieurs autres CS* eux aussi en route pour Vrindavan. Je ne sais pas si c’est ce qui m’a décidé, mais j’ai bien rigolé en voyant les messages affluer sur whatsapp: « hey french guy when are you coming? », « don’t forget the wine! », « guys who wants to see our Bollywood dance moves for Holī? »… J’avais soudain envie de mettre un visage sur toutes ces personnalités drôles et décalées !

« Hey man what’s your name? »

« Hi you must be Vipul; I’m Jesse, just arrived from Lucknow today. »

« Oh Jesse? Cool, yeah I was expecting you! »

« So is everyone here already? »

« Almost! Some have gone to visit the temples. They should be back soon. Someone here will show you to your room now, you can probably meet them later this afternoon. »

Alors que je déballe mes affaires et prépare de quoi faire une lessive, je repense à mon arrivée en Inde un peu chaotique. J’ai ce flash où je me revois sortir du métro en plein New Delhi par 35°C en jean/ baskets/ chemise sentant l’occidental fraîchement débarqué à plein nez ! Je suis presque saisi du syndrome de Stockholm en repensant au conducteur de rickshaw un peu fourbe rencontré le premier jour. Après tout je faisais une proie facile et évidente pour lui… C’était il y a quelques jours et pourtant j’ai l’impression que ça fait déjà une éternité. Aujourd’hui, l’Inde est toujours aussi impressionnante et me laisse peu de répit, mais malgré la fatigue psychologique que j’accumule, je me sens investi d’une énergie nouvelle. Je suis beaucoup plus serein et déambule avec naturel dans les petites artères gonflées de trafic du centre-ville, vêtu du traditionnel Kurta** offert par mon dernier couchsurfeur.

Même si Holī ne commence officiellement que demain, les rues de Vrindavan sont en pleine effervescence et il n’est pas rare d’être pris pour cible par les jets de couleurs d’une bande de fêtards impatients d’être le jour-J.

Holī est une fête religieuse que l’on retrouve, sous différentes formes, dans quasiment toute l’Inde: le Khadi Holi, une version qui met à l’honneur musique et danses traditionnelles, le Ranga Panchami durant lequel les participants s’affrontent sportivement lors de compétitions de pyramides humaines, ou encore le Hola Mohalla, spécifique à la région du Punjab et durant lequel on peut observer des démonstrations d’arts martiaux, en sont autant d’exemples. Mais la forme la plus répandue reste la Phalgunotsava ou « fête des couleurs » durant laquelle les participants arpentent les rues « armés » de pigments de couleurs qu’ils se jettent au visage les uns des autres en se congratulant. La coutume veut alors que l’on répète « Bura na mano, Holī hai » (« Ne soyez pas fâchés, c’est la Holī »).

Plus on est de fous

De retour à l’ashram après une courte balade, je tombe sur une partie de mes amis couchsurfeurs: Andrea mexicaine, Rodolfo brésilien, Ramyar iranien, Paul USA, Eko et Nhya indonésiens enfin Pranith, Naren et Azmat tous les trois indiens.

« Hey guys. What are you up to? »

« No way, French guy, that you? We’re heading for a visit of the Prem Mandir, wanna join? »

« Haha sure let’s go! »

Je viens tout juste de les rencontrer mais voir la bonne humeur et la cohésion de ce petit groupe aux multiples nationalités me donne tout de suite la pêche. Je me joins donc à eux pour la visite nocturne du Prem Mandir, un énorme temple dédié à Krishna.

Andrea atteste d’une joie de vivre très communicative, je m’entends rapidement avec cette mexicaine pure souche qui, sous ses faux airs de hippie – dreadlocks et tatouages à l’appui – s’avère être une vétérinaire chevronnée dans son pays experte en biodiversité marine. En ville elle est encore plus à l’aise que moi avec cet environnement un peu spécial qui peuple les rues: à un carrefour bondé, alors que nous sommes en train de discuter, une voiture nous coupe la route et manque de nous écraser, elle plaque alors sa main droite de toutes ses forces sur le capot et s’adresse au conducteur dans une ribambelle de « malparido pinche pendejo » avec un accent chantant qui ferait presque passer ces noms d’oiseau pour une douce poésie. Le conducteur visiblement déconcerté doit avoir du mal à croire ce qu’il voit, penaud, les yeux écarquillés derrière son volant.

« You don’t think you overreacted a little there? »

« C’mon he almost bounced into us! If you don’t show you exist, people here just don’t pay attention to you. »

« Anyway, you seem to know a decent amount of swear words! »

« In Mexico using them is very common, you know just like punctuation. I can teach you if you want. »

Je dois dire que j’ai une certaine admiration pour le côté très créatif et imagé des jurons Mexicains. Le « malparido » (littéralement « mal accouché ») en tête de mon classement.

Nous arrivons devant l’enceinte du temple en traversant une large portion de route transformée pendant la nuit en véritable Cour des Miracles. Devant les stands improvisés de street food, colporteurs en tous genres, personnages religieux et visiteurs alimentent une foule bouillonante qui semble s’activer encore plus au fur et à mesure que nous nous approchons de la grande porte conduisant au Prem Mandir.

A l’intérieur, se succèdent une série de petits jardins et d’enclos dans lesquels des statues et des automates – que des faisceaux lumineux viennent parer de myriades de couleurs – illustrent des scènes de la vie de Krishna. Je suis mi-intrigué, mi-déconcerté par ce spectacle à l’ambiance très kitsch qui fait de l’enceinte du temple une sorte de Disneyland de la religion.

Le temple en lui-même est somptueux. Construit à partir de 30 mille tonnes de marbre blanc Italien, il arbore des centaines de petites colonnes polies venant soutenir plafonds et balcons tous finement ornés de fresques et de petites incrustations. L’entrée principale est dominée par un immense Shikhara (sorte de dôme) s’élevant à près de 40 mètres au-dessus de nos têtes, lui aussi très finement sculpté dans le marbre et paré d’une pointe dorée ainsi que d’un petit mât à drapeau.

Sur le chemin du retour, après avoir gobé quelques Panipuris*** une voix s’élance au sein du groupe:

« Are we all going back to sleep now or is anybody in for some booze? »

Comprendre: « Vous dormirez assez quand vous serez morts, ce soir on fait la fête ! »

Cette voix puissante et chaleureuse, c’est Pranith ou « Doc » comme on l’appelle nous. Nos regards se croisent, on se comprend immédiatement, on sait qu’on n’est pas là pour être ici… Je sens tout de suite en lui le potentiel d’un très bon pote, même si je le connais à peine, si bien que je me sens obligé de le soutenir en renchérissant:

« Let’s go for booze!! »

Ça frétille, ça s’agite et très vite on s’organise entre ceux qui vont récupérer l’alcool et ceux qui retournent à l’ashram prévenir les autres.

Je rejoins Pranith et Rodolfo à bord d’un rickshaw, direction le « point de ravitaillement ». Il faut savoir que Vrindavan étant une ville sacrée dans la religion Indoue, l’alcool y est complètement proscrit. Officiellement il n’existe donc aucun moyen de s’en procurer. Heureusement ce soir mes amis ne sont pas d’humeur très « officielle ». Après une vingtaine de minutes, notre rickshaw rejoint un petit cabanon en dehors de la ville. L’ampoule vissée au plafond grésille, l’homme qui remplit des cartons dans l’arrière salle a l’air louche et pourtant, par dizaines, des indiens viennent s’écraser contre la grille du guichet, billets en main pour se procurer « l’eau interdite ». Un peu surpris au départ par le côté glauque de l’affaire, nous nous prenons au jeu et dissimulons notre précieux magot comme des gangsters à l’époque de la Prohibition.

Ce soir-là, nous passons la nuit sur le toit de l’ashram à boire, chanter, danser et échanger nos histoires de voyageurs. De quelques-uns au début, notre groupe s’élargit à des dizaines de personnes et de nationalités. Inde, Allemagne, Brésil, Mexique, Iran, Liban, France, Indonésie, Taiwan, Etats-Unis… L’ambiance chaleureuse, festive et internationale rend l’expérience délectable !

Le jour le plus long

Le lendemain matin, je me lève avec une gueule de bois légendaire. Sur le toit terrasse, les relents d’alcool me remuent l’estomac, tandis que le soleil finit la cuisson à point de ma cervelle. Dès les premières bouchées de petit déjeuner, je sens le malaise s’installer. Forcément l’inévitable finit par arriver et je rends subitement toutes les ingurgitations de la veille sous les yeux ébahis de mes amis, oups…

« Sorry guys! »

Vertige, bouffées de chaleur, hmm je ne me sens pas au top et j’ai bien envie d’abandonner. Mais je ne peux pas, aujourd’hui on célèbre Holī, ce pour quoi j’ai tenu toutes ces heures de train jusqu’ici. Si je n’y vais pas, je le regretterai toute ma vie.

Rassemblement devant l’entrée de l’ashram. Une bonne partie des CS sont déjà là. Je commence par une toilette de boue fraîche, recette de grand-mère pour éviter que les pigments colorés me collent trop à la peau (certaines couleurs tiennent pendant plusieurs semaines). Après quelques échanges de couleurs avec mes nouveaux amis, le groupe se dirige joyeusement vers le centre-ville, cœur des festivités.

L’atmosphère de fête est partout, c’est incroyable ! Alors que plusieurs petits groupes arpentent la ville, parés de leurs nouvelles couleurs, tambours et enceintes crachent leur son à chaque coin de rue. Plus loin un rickshaw nous dépasse, suivi d’un jet furtif de pigments qui vient nous recouvrir d’une autre couleur, une de plus. Au départ un peu hésitant, je finis par faire comme tout le monde, étalant mes couleurs sur les anonymes qui croisent mon chemin accompagné d’un sourire bienveillant et d’un « Happy Holī ».

Étrangement à l’encontre de ce que l’on pourrait prendre pour le modèle traditionnel Indien (en général assez cloisonné), Holī invite, le temps d’une journée, à se rapprocher les uns des autres, sans distinction de castes, d’âge, ou de sexe autours de valeurs tel que le partage, la tolérance et le pardon. Ça peut paraître un peu naïf/ utopiste formulé comme ça mais, malgré quelques dérapages ci et là, la coutume est globalement observée.

A l’intérieur d’une petite cour, une sono débite des airs Bollywoodiens. Nous y trouvons quelques rafraîchissements dont le fameux « Bhang », un lassi un peu particulier puisqu’on y ajoute du cannabis pour en faire une boisson de fête, qui est essentiellement consommée pendant Holī. Cela peut paraître antinomique, mais malgré la prohibition de l’alcool à l’intérieur de la ville sacrée, la consommation de cannabis fait, elle, partie du paysage religieux et médical. Il n’y a donc « pas de mal ».

Tel un virus, l’ondulation des corps se propage. Commençant par les plus sûrs d’eux-mêmes, elle finit par atteindre les plus timides. Après plusieurs heures de déhanchements endiablés et de franche rigolade nous prenons le large, littéralement.

Sur les berges de la Yamuna, une sortie d’égout crache un torrent rose-violacé devant une bande de gosses en pleine partie de baignade. Si le lancer de pigments colorés reste la tradition la plus perpétrée lors du Holī, elle est considérée par quelques-uns comme un véritable fléau: la fête ayant gagné en popularité au fil des ans, des industriels peu scrupuleux se sont engouffrés dans la brèche lucrative, produisant des pigments synthétiques, bien moins chers que les pigments créés à partir de ressources naturelles, mais malheureusement bien plus dangereux, voire toxiques… Généralement ce sont les animaux des rues où ici les rivières qui en pâtissent.

Un peu moins connue que sa grande sœur Gangâ, la Yamuna est l’un des 7 fleuves sacrés de l’Inde. Depuis les hauteurs de l’Himalaya où elle prend sa source, elle parcourt pas moins de 1300 km, avant de rejoindre le Gange aux abords d’Allahabad, ville dont le confluent sacré rassemble tous les 12 ans des dizaines de millions de pèlerins à l’occasion de la Purna Kumbh Mela, probablement le plus grand pèlerinage au monde.

Passé un groupe de baigneurs, nous nous agglutinons par dizaines sous le toit d’une petite cabane au bord du fleuve, seul point d’ombre à des kilomètres… L’occasion de prendre un peu de repos et… se rendre compte qu’il en manque un !

« Has anybody seen Eko? »

« Where is Eko? »

Eko, c’est ce pote indonésien que j’ai rencontré hier. Il est génial ! Sa dégaine, son accent, ses mimes, ses histoires… tout chez lui nous fait hurler de rire depuis la veille. Le problème c’est qu’il est un peu tête en l’air et se laisse distraire à la moindre occasion, surtout quand il entend les mots « girls » ou « sexy ladies ». J’en ferais les frais plus tard dans l’aventure.

C’est finalement quelques heures plus tard que nous le retrouveront, couvert de toutes les couleurs, son large sourire pour la première fois effacé au profit d’une mine de déprimé. Il nous raconte comment en deux claquements de doigts il a détourné la tête alors que le groupe a disparu. Il nous a cherchés à travers toute la ville, espérant tomber sur une fête surprise remplie de « sexy girls », mais là non plus il n’a pas eu de chance.

Après quelques blagues et accolades le drame de l’après-midi est oublié et nous en revenons au plus important: la fête.

La poussière flottant dans l’air, les halos de lumière qui, s’échappant des phares, projettent d’étranges silhouettes sur les murs et les passants qui, tels des spectres, traversent la rue à pas de velours, confèrent à la nuit un côté surnaturel, suspendu dans le temps et l’espace.

Nous rejoignons une troupe de musiciens et de danseuses dans le centre-ville afin de nous imprégner encore un peu plus du folklore qui gravite autour de Holī. Ça commence mal: l’officiant soutenu par un mini-orchestre improvisé gémit quelques notes dans son micro provoquant au bout de quelques minutes des sourires gênés parmi l’auditoire. Je me tourne vers Kathi assise à côté de moi pour récupérer ses impressions sur ce drôle de spectacle auquel nous assistons. L’un comme l’autre incapable d’y faire quoi que ce soit, nous partons tous les deux dans un fou rire incontrôlable malgré la peine éprouvée pour le « performer ». Tout d’un coup celui-ci se ressaisit et me prend par surprise en me demandant de venir le rejoindre sur scène. Oups, est-ce que j’ai ri un peu trop fort ? Vais-je me faire tirer les oreilles en public ?

Je finis par comprendre qu’il veut « simplement » que je danse, que je me lâche et que j’entraîne le reste du groupe à me suivre. Le spectacle pitoyable auquel nous assistions se transforme soudain en franche partie de rigolade. Après avoir tout juste découvert nos talents de danseurs bollywoodiens intermittents dans la matinée, nous voici investis de la mission de ranimer l’esprit de la fête. Nous nous mêlons à l’orchestre, au public et aux danseuses pour un moment de pure exception !

Ce soir-là, la cohésion du groupe est plus forte que jamais. C’est dingue, nous n’avons pour la plupart même pas passés 24h ensemble ! Je ressens une drôle d’émotion quant à cette sincère amitié qui est en train de se nouer avec ces presque-inconnus, considérant que j’ai partagé avec plusieurs d’entre eux en seulement quelques heures, des moments de rapprochement forts que j’atteins d’habitude seulement après plusieurs années avec d’autres amis. Demain il faudra se dire au revoir, c’est un peu triste, mais c’est probablement l’aspect éphémère de ces moments qui les rend si intenses.

Cette nuit-là, je ne dormirais quasiment pas. Réalisant que je suis en train de vivre la journée la plus longue et la plus chargée que j’aie connue, je veux la vivre jusqu’au bout, en savourer chaque miette !


*CS: Couchsurfeur(s).

**Kurta: Chemise traditionnelle indienne qui se porte assez ample et descend au-dessus du genou. On l’assorti en général à un pantalon appelé « Kurta Pajama ».

***Panipuri: Snack typique du street fooding indien constitué d’une petite balle de pâte frite (puri) dans laquelle on verse une eau « assaisonnée » au piment (pani). Piquant, mais très rafraîchissant !

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3 réflexions sur “03 Inde – Bura na mano, Holī hai!

  1. Un vrai merci pour ce partage de récits dont j’adore le style d’écriture. En le lisant, je revis les émotions que j’ai vécu là-bas et un sourire idiot se colle sur mes lèvres… Vivement le prochain post.
    Bonne continuation et bon voyage.
    G.
    Ps:L’écriture d’un vrai roman, y as tu songé?

    Aimé par 1 personne

    1. Merci pour ton commentaire et tes encouragements. Ca fait vraiment plaisir d’avoir un retour d’expérience de lecteurs. Le chapitre 4 est en cours d’écriture et j’espère le publier dans les prochaines semaines !
      L’écriture d’un roman ? Hmm c’est une bonne idée, mais je pense qu’il me faut un peu plus d’expérience pour cela et surtout plus de récits de voyages à partager… Mais pourquoi pas un jour, qui sait !?

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