02 Inde – Sleeper class

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« La grandeur d'un homme se mesure par la manière avec
laquelle il a œuvré pour le bien-être d'autrui »
- GHANDI

Mon premier voyage en train Indien. Un baptême du feu en quelques sortes. Il me faudra 9 heures pour rejoindre Lucknow dans l’Uttar Pradesh. Neuf heures d’immersion dans ce à quoi peut ressembler le quotidien ici car finalement cette joyeuse pagaille qui anime le wagon dans lequel je m’installe me paraît assez représentative de la vie à l’indienne. Cette nuit-là je suis fatigué, pourtant j’ai bien du mal à fermer l’œil. Au-delà du bruit je suis plongé dans un état d’émerveillement constant qui me pousse à m’imprégner à chaque minute de l’atmosphère si particulière qui m’enveloppe. Toute la nuit durant c’est une farandole de vendeurs de boissons, de nourriture et de gadgets en tous genres qui se succéderont en scandant leur slogan commercial à tue-tête.

« Pani bottle, PANI BOTTLE, PAAAAAAANI BOTTLE!!! » Celui-là passera bien une dizaine de fois à côté de mon lit couchette. Couchette qu’il me faudra d’ailleurs par moment partager avec ceux que j’appelle les « passagers clandestins » (les « seatless » en réalité, ceux qui prennent le train sans avoir réservé de place assise). J’en verrai deux d’ailleurs, dans mon compartiment, se faire éjecter sévèrement par le contrôleur après qu’ils aient usurpé une couchette qui ne leur était pas destinée.

 

Par moment notre train en croise un autre. Les deux activent alors leurs sirènes dans un fracas tonitruant qui me ferait presque croire que je me suis à bord d’un paquebot. D’ailleurs l’intérieur de ces énormes trains en fonte rappelle vaguement l’architecture archaïque et grossière d’un mastodonte des mers.

Nouveau départ

J’atteins Lucknow tôt dans la matinée. Le quartier de la gare ne désemplit pas, dehors les badauds s’activent déjà à leurs tâches matinales.

Mon arrivée dans cette ville, connue pour être la capitale de l’Uttar Pradesh et située peu ou proue à mi-parcours entre New Delhi et Varanasi, tient à la fois du hasard et de la curiosité. Lucknow est une des grandes villes indiennes, siège de nombreuses compagnies informatiques, financières et administratives, ce qui a contribué à sa récente renommée en la propulsant parmi les 10 villes à la plus forte croissance économique d’Inde.

Lucknow est aussi une ville chargée d’histoire, marquée par l’occupation Moghole au XVIe siècle laissant derrière elle un formidable héritage architectural. Plus tard elle fut le théâtre sanglant de la révolte des Cipayes souvent considérée comme la « première guerre d’indépendance indienne ».

Malgré ces faits marquants, je n’en avais jamais entendu parler. Du moins jusqu’à ce que Thap’s, un couchsurfeur, ne me présente sa ville avec ferveur et passion, me priant de faire un détour pour lui rendre visite, avec comme argument que je pourrais être alors certain de vivre une expérience en couchsurfing des plus uniques.

Son alléchante proposition avait fait son bout de chemin dans ma tête depuis nos premières conversations et commençait à sérieusement émoustiller ma curiosité. A vrai dire je ne savais pas vraiment quoi espérer de cette rencontre, mais pour une drôle de raison j’ai eu envie de suivre mon instinct. Et puis le nom de cette ville me plait bien. Comme s’il sous-entendait qu’après mes échecs de la veille il était temps pour moi d’avoir un peu de chance à présent. (« Luck » « now », vous pigez ?)

Dès nos premiers échanges, j’ai senti chez Thap’s le caractère d’un personnage singulier. En hôte avenant et pas moindrement méticuleux, il m’a laissé des instructions très précises quant à la manière de rejoindre sa maison mais aussi de me présenter à son auxiliaire qui veillerait à m’accueillir, me nourrir  et m’installer dans mes quartiers. Mon imagination débordante avait je crois à ce moment-là transformé l’auxiliaire en une sorte d’Igor qui s’occupait de recevoir les invités du maître pendant que celui-ci se reposait dans sa crypte.. (enfin dans sa chambre…)

Le maître

Je suis reçu sur le perron par Sager, 10 ans. C’est son père qui s’occupe de l’intendance de la maison. Je n’en étais pas sûr jusque-là, mais effectivement l’habitation est gérée, telle une petite entreprise, par toute une flopée de domestiques avec qui je ferais connaissance plus tard dans la journée. Un peu surpris, n’ayant pas pour habitude d’être servi, je me sens quand même un peu mal à l’aise… Ceci dit je n’ai pas fait tout ce chemin pour insulter l’hospitalité de mon hôte. J’attendrais donc de le rencontrer pour juger de sa personnalité.

Le père du petit Sager m’informe que le « maître de la maison » se repose et qu’il ne pourra pas me recevoir immédiatement. Qu’à cela ne tienne, je suis épuisé et n’ai de toute façon pas la force de faire la conversation. J’en profite donc pour filer me reposer un peu le temps que le reste de la maison se réveille.

*

Mon sommeil est interrompu par deux coups secs sur le dehors de ma porte, qui s’entrouvre laissant courir une ombre sur le parquet de la chambre. J’ai les yeux encore un peu brouillés et distingue vaguement la silhouette d’un homme se dessinant dans l’encadrement de la porte. Petit tressaut de panique face à cette sinistre apparition, repensant à mon allusion (bien que stupide) au conte de Bram Stoker qui se serait trouvé un écho ici en version Bollywoodienne. Ce sentiment est vite dissipé par la voix chaleureuse de mon hôte venu m’accueillir en personne.

« My dear Jesse finally you are here. You are most welcome! Please feel at home. »

Thap’s est septuagénaire, mais son allure est toujours aussi impeccable qu’un aiglon tout juste tombé du nid. Ses cheveux grisonnants coiffent symétriquement le haut de son crâne. Son visage rond, ses sourcils fournis et son éloquence à la fois fluide et distinguée lui donnent un air de sage hibou. Je suis on ne peut plus surpris par l’incroyable hospitalité qu’il déploie, me mettant immédiatement à l’aise, à tel point qu’au bout de quelques minutes de conversation on croirait entendre deux vieux amis qui se retrouvent.

Il est déjà tard dans l’après-midi, il s’avère que j’ai dormi plus que prévu, mais personne n’a osé interrompre mon voyage au royaume de Morphée. Pour ne pas finir cette journée sur une note d’inachevé, on me propose un tour de la ville, de nuit, en moto, histoire de découvrir les principaux monuments et de goûter sur le chemin quelques délices locaux. Aussitôt dit aussitôt fait ! Cette balade à moto me fait le plus grand bien et me permet de repérer les coins intéressants à revenir explorer plus tard.

 

 

 

Luck Now

Je resterais finalement plusieurs jours à Lucknow, le temps justement de pouvoir explorer ses nombreux quartiers mais aussi de m’acclimater au rythme de la vie indienne. Je suis très reconnaissant à Thap’s qui ne manquera pas une occasion de m’enseigner ce qu’il sait sur sa ville, son pays, ses habitants, sa cuisine, sa religion, sa philosophie. J’ai l’impression que mon voyage commence réellement avec cette étape qui va me servir de tremplin, de sas de sécurité, de transition vers mon vrai voyage.

Je me souviens particulièrement de ce jour où il m’emmène faire un tour de la ville à bord de sa vieille Hindustan Ambassador, insistant pour me faire découvrir les meilleures bières locales sachant à quel point je les apprécie. Ce soir-là nous auront une longue et intéressante conversation dans son salon à propos de nos philosophies de vie respectives et de son incroyable activité de couchsurfer: avant moi il a déjà hébergé plus d’une soixantaine de voyageurs. Un choix de vie qui lui prend beaucoup de temps, mais qui lui a aussi beaucoup appris sur la perception de l’Inde que peut avoir un visiteur, lui donnant cette espèce de légitimité à pouvoir parler de son propre pays, mais du point de vue d’un étranger. Comme il le dit si bien, l’Inde peut avoir un côté très oppressant pour qui se laisse prendre dans le piège de ses a priori. En revanche il suffit de lâcher prise (je repense à mon attitude de méfiance à mon arrivée) et de rester ouvert pour profiter pleinement de ce que le pays a à offrir. De biens sages conseils.

Pour mon dernier jour, nous passons encore un long moment à errer dans la ville et à discuter de ce pays aux mille visages. Lui ayant fait part de mon projet de célébrer la Holī qui se tient dans deux jours, Thap’s me met en relation avec un de ses amis, lui aussi couchsurfeur, originaire de Vrindavan. Une ville particulière dans la mythologie Hindoue, car elle aurait été le lieu qui a vu grandir Krishna, avatar de l’une des trois grandes divinités de l’Hindouisme. Vrindavan est connue à travers toute l’Inde pour ses nombreux temples et pour la ferveur de ses célébrations de la Holī. Je n’en demandais pas moins. Mon choix est fait. Déjà je m’élance vers ma prochaine destination.

LucknowLucknowLucknowDans les rues de LucknowLucknowLucknowLucknow ResidencyDSC07518DSC07513LucknowIMG_3496

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