06 Madère – L’inattendu

“Quand rien n’est prévu, tout est possible.”

La route entre le Pico Ruivo et le col d’Encumeada est particulièrement appréciée des randonneurs étant donné qu’elle serpente de part et d’autre des crêtes montagneuses et offre à plusieurs reprises des vues plongeantes spectaculaires sur les vallées en contrebas, notamment Curral das Freiras & la Vallée des Nonnes. Ce nom m’intrigue, il a quelque chose de mystérieux que j’aime bien. Pour l’anecdote il vient du fait qu’elle servait de refuge aux nonnes qui, au XVIe siècle, venaient s’y planquer pour échapper aux attaques de pirates fréquentes sur l’île.

J’entame ma descente dans un décors qui semble tout droit sorti d’un film d’heroic fantasy un peu glauque que je m’empresse de rebaptiser le « passage de sinistre brume ».  Je m’invente une quête, un incroyable destin et me laisse porter par mes rêveries quelques instants.

Suite aux incendies qui ont frappé l’île en 2010 et en 2012, la végétation a pas mal souffert. Je traverse un cimetière d’arbustes blanchâtres aux formes squelettiques ce qui donne au paysage un côté à la fois sinistre et fascinant. Cette journée commence bien: je rejoins facilement le sentier menant à Encumeada qui, d’après le dernier panneau, se trouve à un peu plus de 10km, soit une étape plus courte que d’habitude. C’est parfait, après la nuit que je viens de passer, je ne me sens pas le cœur d’une étape marathonienne. Je vais simplement laisser à mes genoux le soin de gérer la descente pendant que ma tête divague vers d’autres horizons. J’estime que je devrais avoir atteint la vallée pour le déjeuner: timing parfait, un repas sur le pouce et j’aurais tout le loisir d’explorer la ville de Saõ Vicente sur la côte nord pendant l’après-midi.

VOYAGE ET IMPRÉVUS

Je n’y pense pas à ce moment là, mais s’il y a une chose que j’ai appris en voyageant, c’est que les choses se passent rarement comme on les a prévues. Du coup inutile de trop chercher à les planifier en fin de compte… de toute façon elles nous échappent tôt ou tard. Ce qui est génial c’est qu’avec le recul c’est sur ces moments imprévisibles – bien ou malheureux – justement que viennent se forger nos meilleurs souvenirs de voyage. Enfin si je suis capable d’aligner ces mots c’est justement parce que je suis dans un de ces moments de prise de recul, bien installé là dans le confort de mon appartement Parisien, mais croyez moi sur le moment j’étais loin d’avoir cette rationalité de pensée, car ce qui est sur le point de m’arriver n’est pas la partie la plus fun de mon voyage…

Alors que j’entame une partie de l’itinéraire durant laquelle la vue est supposée être à tomber, un rideau gris descend sur la vallée, me privant de ce joli spectacle. Pour la première fois depuis ce matin la chance tourne et de la même manière que les rideaux nuageux étaient venus s’ouvrir pour me permettre de contempler un fabuleux lever de soleil, ils se referment à présent. Autour de moi tout est gris, je vois à peine plus loin que le bout de mon nez, continuant à descendre, en aveugle, sans avoir la moindre idée de l’altitude à laquelle je me trouve. Au bout de 10 minutes, une goutte, deux, puis c’est le déluge… Quand je pense que mon itinéraire initial devait me conduire sur l’île de Man au large de l’Angleterre et que je me suis finalement rabattu sur Madère essentiellement à cause de la météo qui, là-bas, ne m’aurait pas permis de profiter à fond de ma rando. J’ai l’air bien con là tout de suite sur mon île paradisiaque avec mon poncho qui prend l’eau et mes chaussures qui font « floc floc ». J’avais lu quelque part que la météo à Madère pouvait être très changeante, malgré tout en grand optimiste que je suis, je ne suis parti qu’avec un équipement anti-pluie minimaliste m’imaginant qu’il ne s’agirait tout au pire que de courtes averses.

Les deux dernières photos que je prendrai ce jour là:

Au bout d’une heure je suis trempé. Cette pluie n’a rien à voir avec celle que je connais. Elle laisse de fines gouttelettes en suspens dans l’air et s’infiltre de tous les côtés. J’essaie de protéger mon sac au maximum avec mon poncho, mais je sens bien que lui aussi est en train de se changer en véritable éponge. J’ai toujours été fasciné par la pluie.  J’aime la regarder tomber au travers d’une fenêtre, ou la sentir ruisseler le long de ma toile de tente le soir avant de m’endormir. J’aime ces fins miroirs d’eau qu’elle laisse après son passage sur les trottoirs des grandes villes, les lumières et les formes qu’elle y projette. C’est comme si un monde parallèle s’ouvrait sur le nôtre pendant un instant. Mais ce jour-là, alors qu’elle me prend par surprise sur la dernière étape de ma randonnée, je déteste la pluie !

NE PLUS PENSER à RIEN

Vers midi j’atteins une petite grotte creusée à même la roche qui sert visiblement de refuge aux bergers et autres nomades du coin, puisqu’elle est aménagée comme une petite chambre avec un banc en terre et un foyer juste en face, avec quelques restes de charbon de bois. J’en profite pour poser mon sac au sec et inspecter son contenu. C’est bien ce que je craignais: toutes mes affaires ont pris l’eau, duvet y-compris. Seul un short et un pull rangés au fond sont restés à peu près secs. En posant la main sur mon front, je réalise que celui-ci est brûlant alors que mes doigts sont gelés. La fièvre monte, ce n’est pas bon signe. Si je veux espérer finir sereinement mon voyage, il faut absolument que je me débrouille pour trouver un endroit où sécher mes affaires et récupérer sur la fatigue que j’ai accumulée d’ici ce soir. J’attends encore quelques minutes en me disant que la pluie va peut-être s’arrêter. Elle ne s’arrête pas. Je continue.

Cette partie de la marche est la moins marrante. Je piétine sur cette étape qui devait pourtant ne représenter qu’une formalité. Le brouillard m’empêchant de me situer, impossible pour moi de savoir si je suis encore loin de ma destination. La pluie qui s’accumule sur le sol vient transformer certaines portions de chemin en petits ruisseaux que je ne cherche même plus à éviter: de toute façon je suis trempé de la tête aux pieds. Les marches en pierre se succèdent interminablement. Content au début en me disant que chacune me ramène un peu plus près de mon objectif, je finis par être démoralisé de ne pas voir le bout de cette descente. Je finis par ne plus penser à rien, ni mon objectif, ni le temps qui m’en sépare, me contentant de mettre mécaniquement un pied devant l’autre puis recommencer.

FIN DE PISTE

Mes sens se remettent en marche quelques heures plus tard lorsque je perçois au loin le bruit d’un moteur, puis deux,… Une route ! Machinalement, le moral se remet à battre le rythme, ma démarche s’accélère et après plusieurs lacets à flanc de montagne la piste s’arrête pour déboucher sur une route goudronnée. Cette fois je crois bien que c’est la bonne, si je n’étais pas transi de froid, je me serais très certainement lancé dans une petite danse de la victoire pour fêter ça ! En traversant la route, je m’aperçois quelques pas plus loin qu’il n’y a en fait pas grand-chose ici. Le village doit être un peu plus loin, un peu « trop » loin. Je finis quand même par tomber sur une boutique de souvenirs au détour d’un carrefour et demande au gérant s’il veut bien m’appeler un taxi pour m’emmener à Saõ Vicente à 10 km au Nord. Environ 30 minutes plus tard je suis sous une douche chaude, le sourire aux lèvres, content d’en avoir fini avec l’interminable étape du jour. Content d’avoir fait face à l’inattendu.

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