04 Madère – Pente raide

Avec la nuit tombante, je n’ai pas vraiment fait attention aux racines sur lesquelles j’ai planté ma tente la veille. Ce matin mon dos me « remercie ». Je suis désolé, mais lui fait comprendre que je ne compte pas le ménager et qu’il va devoir encore une fois porter mon sac aujourd’hui (je lui cache cependant que l’étape du jour risque d’être plus corsée que d’ordinaire).

Le spectacle de la nature

La levada do Caldeirão Verde et ses sentiers sculptés à même la roche, sont un vrai chef d’oeuvre ! Les tunnels succèdent aux escaliers troglodytes qui succèdent aux passages à flanc de falaise avec vue plombante sur Santana et sa vallée. Par moments la végétation luxuriante qui pousse verticalement à flanc de montagne confère au paysage des airs de jungle. Je me surprends à rêver que je saute d’arbre en arbre en poussant des cris gutturaux vêtu dans le plus simple appareil. Avant d’entrer dans un tunnel je croise un panneau pointant en direction d’une pente raide et sur lequel on peut lire « Pico Ruivo ». Ces mots retentissent dans ma tête comme un rappel à l’ordre: « elle est bien belle ta petite balade de santé à la Caldeirao verde, mais n’oublie pas que ton véritable objectif du jour c’est moi ! ». Message reçu. Effectivement je suis en train de faire un détour pour aller admirer une petite merveille de la nature, mais je ne perds pas mon objectif de vue pour autant et viendrais me repointer devant ce panneau quelques heures plus tard bien décidé à en découdre…

La route serpente, à droite, puis à gauche, puis re-à droite. J’ai l’impression de faire trois fois le tour de la montagne, m’extasiant chaque fois que j’aperçois une petite chute d’eau qui me fait me dire que je ne suis plus très loin. D’ailleurs, j’y pense, à quoi il ressemble ce « spectacle de la nature » ? Qu’est ce qu’il a de si exceptionnel ce fameux « chaudron vert » ?

J’atteins le lit de la rivière où la levada vient prendre sa source. Je la remonte sur quelques mètres escaladant les rochers qui bloquent l’accès puis soudain j’ai sous les yeux cet incroyable spectacle de la nature dont mon ami voyageur m’avait parlé. Un immense cirque de roches, un atrium naturel s’ouvrant à 100m au dessus de ma tête et pourvu d’un grand bassin dans lequel viennent se déverser plusieurs mètres cubes d’eau par seconde, une cascade impressionnante de par sa hauteur. À côté de ce gigantesque « pipi » le Manneken Pis peut aller se rhabiller.

La productivité du voyage

De retour devant le panneau « Pico Ruivo » je marque une petite pause déjeuner pendant laquelle je m’attire la sympathie d’un drôle de petit bonhomme qui se régale de mes miettes. Je l’appelle Chubby à cause de son petit ventre proéminent. Le pauvre il n’a pas tout pour lui, mais je le trouve attachant. Je lui laisse quelques noix broyées avant de me remettre en route.

Il est temps de passer aux choses sérieuses. J’ai tout l’après-midi pour conquérir pas loin de 900m de dénivelé et m’approcher au maximum du point culminant de l’île d’où je pourrais, si tout va bien, admirer le lever du soleil demain matin.

La machine musculaire se met en route.

Très vite chaque pas devient mécanique, machinal et libère un peu plus mon esprit qui peut alors divaguer vers toutes sortes de pensées. J’apprécie particulièrement ces moments d’effort intense où mon corps entier se met sur pilote automatique et me laisse tout le loisir de restructurer mes pensées. C’est dans ces moments là qu’on peut vraiment prendre le recul nécessaire pour s’observer, apprendre sur soi et corriger ce qui peut l’être. J’appelle ça la productivité du voyage. Mais il faut savoir que tout voyage n’est pas forcément productif. Cela exige souvent de pouvoir rester seul pendant de longs moments, sans avoir à se concentrer sur aucune autre forme de distraction (oui je sais, dit comme ça, ça fait un peu ermite des montagnes, mais croyez moi pas besoin de grotte qui pue l’ours mal léché ni de la barbe de 300 jours qui va avec pour que ça marche).

Je chéris ces moments seuls en voyage où je peux vraiment m’appliquer à me redessiner un peu mieux à chaque tour et à explorer qui je suis. C’est une de ces session « dessin » qui me fait me rendre compte à quel point je peux être indépendant, voire autarcique dans ma vie. Par nature je suis plutôt un Raoul la débrouille, hésitant à aller vers l’autre. J’ai même progressivement développé une certaine timidité à cet égard, ce qui, plusieurs fois, m’aura joué des tours et m’aura fait passer à côté de certaines choses autant dans ma vie perso que dans ma vie professionnelle.

Je repense à cette discussion que j’ai eu, il y a quelques années, avec un ami lors d’une soirée alors qu’une fille vient me demander gentiment de lui servir un verre.

  • Toi t’as vraiment pas envie de baiser…
  • ?
  • T’es aveugle ou quoi ? Cette fille te bouffe des yeux et toi tu la laisse filer.
  • T’exagères, elle est juste venu me demander un verre.
  • C’est bien ce que je dis, t’es aveugle.

Je ne suis qu’à moitié convaincu. Mais je réalise ce soir-là que je ne suis pas un requin. Ça peut être handicapant dans certaines situations où le rapport de force tend alors en ma défaveur: marcher sur la tête d’un collègue pour sécuriser une position future par exemple ou séduire une fille qui me plaît lors d’une soirée alors que plusieurs « mâles » la travaillent déjà au corps. Mais j’ai d’autres qualités. Je ne le sais juste pas encore à ce moment-là. Comme une promesse faite à moi-même, je prends la décision d’aller plus souvent vers l’autre à l’avenir et d’accepter de déclencher plus d’opportunités.

Un abri pour la nuit

A force d’effort et de dizaines de pensées pour m’occuper la tête, je finis par atteindre, aux abords de 17h, la route des crêtes conduisant au Pico Ruivo. Le dénivelé s’assagit et la vue sur l’île à 360° se fait de plus en plus glorieuse, mais la météo refait des siennes: bruine tonitruante et vents de montagne capricieux semblent se liguer contre moi pour me freiner dans ma progression. En quelques dizaines de minutes j’ai le dos et les chaussures trempés. Mon poncho ne me sert pas à grand chose tant il se fait maltraiter par les rafales de vent. J’ai entendu parler d’un refuge au pied du sommet qui accueille les voyageurs qui le souhaitent. Le problème c’est que ce refuge se trouve encore à quelques kilomètres, dans la zone que je n’avais prévu de couvrir qu’avec l’étape de demain… Mes articulations se raidissent à cause du froid et mendient du repos. Elles l’ont bien méritées, cependant au vu du terrain accidenté et de l’insolence du vent il m’est impossible de planter ma tente ici. Je décide de poursuivre la marche un peu plus longtemps et prie pour que le refuge soit équipé d’un de ces gros poêles à bois pour me réchauffer et faire sécher mon équipement à mon arrivée.

Toc ! Toc !

Aucune réponse.

Je fais le tour de l’immense bâtisse pour essayer de trouver un autre accès. Rien. Tout est fermé, à part les toilettes. L’idée m’effleure l’esprit, mais je me reprends aussitôt: « hmm non à moins d’être vraiment dans la merde dehors tu ne peux pas crécher ici ! »

J’avais déjà tellement idéalisé cette nuit confortable qu’il m’est difficile de renoncer à l’idée de dormir à l’abri entre quatre murs. En étudiant la chose, ma meilleure option reste ce petit abri en béton juste à côté dont la face avant est dépourvue de mur et qui sert apparemment de cabane à barbecue pendant l’été au vu des grilles de cuisson et du charbon qui y a été abandonné. Trois murs sur quatre c’est déjà une chance !

La pluie finit par se calmer et je sors pour assister – pour la deuxième fois de la journée – à un magnifique spectacle de la nature: un ballet de nuages qui viennent s’enlacer autour des pics rocheux environnant alors que le soleil, sur le déclin, leur prête ses couleurs les plus flamboyantes. Tout seul sur le toit de Madère je ressens une immense sensation de liberté. Je suis heureux.

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